Découpage (cinquième partie)

Publié le par Christophe MORISSET

                Il baignait dans une blancheur ouatée. Toute douleur avait disparu. Le rêve semblait vouloir durer et Jacques se sentait enveloppé dans une torpeur bienfaisante. Il était incapable de se situer dans l’espace ou le temps mais n’y accordait aucune importance. Plus rien ne semblait important d’ailleurs.

                La voix se fit à nouveau entendre, associée aux secousses, plus fortes que la première fois. Jacques se surprit à grogner. Il ne voulait plus rien entendre et ce bruit le dérangeait. Il essaya de se réfugier plus profondément dans la douceur cotonneuse. Pourtant, il sentit, distinctement cette fois-ci, plusieurs mains qui l’empoignaient et semblaient le soulever du sol. Il se retrouva au contact d’une surface lisse et glacée qui lui fit ouvrir les yeux. Plusieurs ombres se tenaient au-dessus de lui, s’agitant de manière désordonnée. Il entendit une voix plus forte que les autres demander  « deux voix veineuses et une tension. » Quelques instants plus tard, Jacques sentit une piqûre dans son avant-bras droit suivie quelques secondes après d’une deuxième à gauche.

                Il parvint encore à saisir quelques bribes de conversation ça et là. « Je l’ai trouvé en arrivant dans le champ ce matin pour labourer », disait l’une d’elle. « Depuis combien de temps est-il là ? », demandait une autre. « Putain, comment ce mec n'est pas déjà mort dix fois ? », s’interrogeait une troisième.

                La voix forte qui avait commandé les piqûres refit surface. « Il garde un Glasgow trop bas. On l’endort et on l’intube. » Jacques comprit que son état était grave et se rappela du même coup qu’il était médecin, ce qu’il avait complètement oublié. Un liquide chaud se mit à couler dans ses veines. Tout devint flou puis noir. La dernière phrase qu’il entendit concernait « des chances de s’en tirer très faibles. »

 

 

                Jeremy était en train de marquer sur une carte les endroits exacts des meurtres quand Serein entra en trombe dans son bureau, le faisant sursauter.

                — Putain de merde, jura-t-il. Vous pouvez pas frapper ?

                Serein ne prit pas la peine de répondre.

                — On a retrouvé le toubib, vivant, haleta-t-il.

                — C’est vrai ?

                — Non, chef, poisson d’avril, ironisa Serein, ravi de jouer enfin sur le même terrain que son supérieur. Il est à l’hôpital, mais son état est critique ; il paraît qu’il lui manque une jambe.

— On y va et en vitesse.

Jeremy  sentit une grande excitation l’envahir. Enfin un élément positif dans cette histoire. Il allait arrêter de piétiner.

— On va laisser les autres se taper l’enquête sur le terrain et on file à l’hosto. On pourra sûrement apprendre quelque chose. Trouvez-moi le type qui l’a retrouvé, je veux l’interroger.

— Désolé, chef, mais il est déjà dans les pattes des super flics.

— Tant pis. Mais dès qu’on a fini à l’hôpital, on va faire un tour sur les lieux du meurtre.

Ils sortirent du commissariat presque en courant. Dehors, une meute de journaliste se pressait comme une nuée de mouches sur un morceau de viande. La nouvelle s’était répandue à toute vitesse et de nombreux curieux se mêlaient à la presse. L’affaire allait passer au journal télévisé de la mi-journée dans quelques minutes.

Quand je pense que le premier meurtre date seulement d’hier soir, songea Jeremy.

L’opinion publique était toujours avide de ce genre d’histoires. Et celle-là réveillait tout ce petit monde rural endormi, par sa soudaineté et l’horreur des faits dévoilés.

Jeremy dut se frayer un chemin parmi cette foule dense. Il ne fit aucune déclaration. Il ignora les nombreuses questions et monta dans sa voiture. Il laissa conduire Serein. Ils prirent la direction de l’hôpital. Arrivés devant, ils constatèrent que là aussi, la nouvelle était arrivée avant eux. Ils entrèrent dans le sas du service des urgences et demandèrent à parler au médecin responsable. Au bout d’une bonne demi-heure, un grand type dégingandé vint à leur rencontre, les mains dans les poches d’une blouse trop courte pour lui.

— Bonjour messieurs, que puis-je pour vous ?

— Inspecteur Jeremy Loit, police criminelle. Mon adjoint, dit Jeremy en désignant Serein. Nous venons interroger le docteur Radet qui est arrivé dans votre service il n’y a pas très longtemps.

— Ca va être difficile, Inspecteur.

— Et pourquoi donc, je vous prie ? demanda Jeremy agacé.

— Parce qu’une machine respire à sa place et qu’il est dans le coma. D’autre part, son état très précaire fait que nous allons l’admettre en réanimation. Vous ne pourrez le voir que dans quelques jours, dans le meilleur des cas.

— Très bien. Et de quoi souffre-t-il ?

— Je ne peux vous répondre, Monsieur, je suis tenu au secret professionnel et je vous en ai déjà beaucoup trop dit, répondit l’urgentiste avec un grand sourire.

— Alors tu vas bien m’écouter, grand bonhomme, dit Jeremy d’un ton glacial. Tu me dis immédiatement ce qu’il a et je te laisse tranquille, ou tu continue à m’emmerder avec tes grands airs et je te colle au poste pour entrave au bon fonctionnement de la justice dans une affaire de meurtre. Compris ?

Le médecin fit disparaître prestement le sourire de son visage. Il jugea qu’il avait plus d’ennuis à récolter qu’autre chose en s’opposant à ce flic à l’ancienne.

— Très bien, fit-il, mais vous me forcez la main. Le Docteur Radet a été amputé du membre inférieur gauche et est en état de choc très sévère. Son pronostic vital est engagé. Au revoir Monsieur.

L’urgentiste tourna les talons et retourna au chevet de ses patients. Jeremy se dit qu’il n’apprendrait plus rien de nouveau. Il fit un signe à Serein et tous deux sortirent de l’hôpital.

— C’est raté, mon vieux, dit Jeremy d’une voix lasse. On retourne au bureau.

— Il aurait pu vous demander une réquisition s’il avait voulu, glissa sournoisement Serein.

— Il aurait pu mais il ne l’a pas fait, répondit Jeremy du tac au tac.

Ils restèrent silencieux durant le trajet du retour, plongés dans leurs pensées respectives. Il faisait presque chaud et l’atmosphère était pesante. Jeremy se dit qu’ils n’avaient pas eu d’autres meurtres depuis le matin. Manifestement, le meurtrier n’opérait que le soir et durant la nuit.

— Serein, dit-il, on ira faire un tour dans la soirée dans le coin des meurtres. On ne sait jamais, il va peut-être recommencer.

En arrivant au bureau, Jeremy déplia sa carte et marqua d’un point rouge l’endroit où le toubib avait été retrouvé. Il constata que le triangle reliant les trois points n’excédait pas une quinzaine de kilomètres de côté. L’action se situait à une trentaine de kilomètres de la ville. On ne pouvait donc exclure aucune hypothèse ; le meurtrier pouvait être un autochtone ou venir de n’importe où. Jeremy se dit que la solution devait se trouver sur place. Il se promit d’y aller dès qu’il aurait un moment.

La porte de son bureau s’ouvrit et un autre de ses adjoints entra.

— Inspecteur, les autres flics veulent vous voir. Ils disent qu’ils n’ont pas d’indice et souhaitent partager avec vous leurs hypothèses.

Jeremy sourit en entendant cela. Il n’était pas dupe. Les autres voulaient connaître le fond de sa pensée pour en profiter le cas échéant et se couvrir de gloire. Bien entendu, dans le cas contraire, ils s’empresseraient de démontrer l’incompétence de la police locale, sauvant ainsi la face. Il était habitué à ces mascarades. Bien des années auparavant, il avait eu maille à partir avec ces  autres flics, qui se croyaient supérieurs. Cela lui avait coûté sa fonction et entraîné sa mutation dans le coin. Alors, une fois de plus….

— Vous leur dites que je suis trop occupé avec les affaires courantes et que je n’ai rien appris de nouveau, lança Jeremy à son adjoint. Et ne me dérangez plus.

Il s’installa ensuite à son bureau, alluma une cigarette et se plongea dans la lecture de la carte qu’il avait sous les yeux. Les trois points rouges semblaient briller dessus.

Le triangle de la mort, pensa-t-il.

Les mêmes questions revenaient toujours. Qui ? Comment ? Le pourquoi n’avait pas d’importance. Avec les années, il s’était rendu compte que les motifs de ces tueurs en série étaient si obscurs qu’ils ne valaient pas la peine que l’on s’en occupe. C’était toujours le hasard ou la chance qui permettaient de conclure ce genre d’enquête. Il fallait attendre une erreur et se jeter dessus.

Mais l’inspiration divine ne venait pas cette fois-ci. Il repoussa sa chaise et pencha la tête en arrière. Une grande lassitude l’envahit.

A quoi bon tout ça, se dit-il. Je ferais mieux de prendre ma retraite et de partir à la pêche. Putain de vie, putain de boulot

Sur ces entre-faits, quelqu’un frappa à la porte de son bureau.

— Entrez !

La tête de Serein parut dans l’entrebâillement de la porte.

— Je peux entrer ?

— Je viens de vous le dire !

— Inspecteur, j’ai une idée.

 

—Voilà autre chose, marmonna Jeremy. Je

 vous écoute.

— Eh bien, je me disais, en admettant que ce meurtrier agisse seul, il utilise un engin tranchant qui doit être de grande taille et en acier ou équivalent. Et il a du le fabriquer ou le faire découper sur mesure. S’il est du coin, on peut contacter les détaillants en ferraille, les forgerons, bref, tous les corps de métiers qui utilisent ce matériau, pour éplucher leurs commandes.

— Très bien, dit Jeremy, en hochant la tête et qui va s’en occuper ?

— Nous, Inspecteur. Vous ne me disiez pas que vous ne renonciez jamais ?

— Serein, non seulement vous prenez de la gueule mais vous devenez irrespectueux. Néanmoins votre idée a le mérite d’en être une et comme nous n’en avons pas d’autre, je marche avec vous. Cependant, vous m’accompagnerez ce soir faire un petit tour dans notre belle et bucolique campagne afin de chercher d’autres pistes.

— Avec plaisir, Inspecteur, répondit Serein.

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