Découpage (deuxième partie)

Publié le par Christophe MORISSET

transformé en un soleil éblouissant. Surpris, il releva la tête et freina instinctivement. Mais la lumière l’empêchait de distinguer la route devant lui. Sa mobylette commença une série d’embardées qu’il ne put contrôler.

— Mais quel con, hurla-t-il, j’y vois plus rien ! Eh connard, éteint ton phare, t’es aveugle ou quoi ?!!

Mais ses paroles furent couvertes par un vacarme intense. Une terreur brutale l’assaillit, inondant ses veines d’un fluide glacé. Il voulut s’arrêter mais les freins de la mob étaient aussi vieux qu’elle et Roland devait souvent user ses semelles pour la stopper. Il partit sur la droite, puis sur la gauche, tel un papillon  de nuit aveuglé par l’éclat d’une ampoule. Le monstre lumineux s’approcha encore et Roland eut le temps de se dire qu’il ne ressemblait finalement pas beaucoup à une moto.

Ce fut sa dernière pensée. Il entendit un claquement métallique sec et assourdissant, suivi d’un courant d’air glacé. A cet instant, la lumière blanche fut sur lui. Il se sentit happé par une force surpuissante et fut éjecté de sa mobylette. Une brûlure fulgurante le transperça de part en part, en plusieurs endroits de son corps, et tout devint noir.

Le bruit s’éloigna et le soleil s’éteignit. La nuit reprit ses droits sur la campagne immobile. La lueur fade de la lune voilée éclaira la scène, l’enveloppant d’un halo gris. Roland avait les yeux ouverts et regardait vers le ciel. Tout ceci aurait pu sembler normal, mais un petit détail gênait l’ensemble ; sa tête faisait un angle étonnant avec son buste et pour cause, elle était séparée du reste de son corps, comme son bras gauche et sa jambe droite d’ailleurs.

 

 

Le téléphone sonna un  nombre incalculable de fois avant que Jeremy Loit n’identifie l’origine de la sonnerie. Le rêve était tenace et le sommeil semblait vouloir le garder dans ses nimbes. Il fit de grands gestes désordonnés, comme s’il voulait chasser un intrus, et après avoir fait tomber sa bouteille d’eau et son radio-réveil, il parvint à mettre la main sur son portable.

— Allô, oui ? Allô ! Allô ?

Le cœur battant la chamade, il s’aperçut qu’il tenait l’appareil à l’envers. Il le fit tomber en essayant de le positionner correctement devant son oreille.

— Putain de bordel de merde, grogna-t-il. Ils auraient dû les faire encore plus petits ces téléphones, on fera bientôt des fausses-routes avec.

Il alluma la lumière et remit la main sur le portable.

— Allô! aboya-t-il d’un ton sec. Qui est-ce ?

 Il se trouva presque de bonne humeur et se surprit même de ne pas avoir raccroché sur-le-champ. Il avait une sainte horreur des réveils nocturnes et cela ne datait pas d’aujourd’hui. Mais bon, quand on était flic, cela faisait partie du métier.

— Inspecteur ? C’est Serein à l’appareil. Je vous réveille ?

— Pas du tout, j’étais en train de faire un tennis. Quelles nouvelles mon ami ?

Jeremy avait employé un ton volontairement cynique mais l’autre ne semblait pas s’en être aperçu.

Et voilà la différence entre un simple flic et moi, se dit-il. Lui au moins il n’a même pas besoin de se faire réveiller en pleine nuit, il est déjà debout.

— Inspecteur, je crois qu’il faudrait que vous veniez voir.

— Voir quoi ?

— On a un meurtre sur les bras mais il n’est pas, comment dire, habituel.

— Quoi habituel ? Expliquez-vous mon vieux. Il est une heure du matin et j’espère que vous avez une bonne raison pour me tirer de mon  plumard à cette heure.

— Je crois que oui, inspecteur, vraiment. Mais c’est difficile à, comment dire, à décrire. En plus, c’est un peu loin, on est en pleine campagne.

— Qu’est ce que vous entendez par loin ? demanda Jeremy de méchante humeur à présent.

— Une demi-heure de route environ, répondit Serein.

Jeremy devina son sourire à l’autre bout du fil.

— Et les flics du coin ne peuvent pas y aller ?

— Ils disent que ça les dépasse, Inspecteur.

Jeremy envoya la couverture à l’autre bout du lit et se leva en grognant. Il ne prit même pas la peine de dire à son adjoint qu’il arrivait, il n’y avait rien à en tirer. Il se dirigea vers la salle de bain, contempla son reflet dans la glace quelques secondes et enfila ses vêtements. En sortant de chez lui, il alluma une cigarette et monta dans sa voiture. L’air frais le fit frissonner et il maugréa encore une fois contre la terre entière.

Le trajet lui permit de se réveiller complètement. Il pesta encore une bonne dizaine de fois contre tout et rien et grilla deux autres clopes.

J’espère vraiment pour lui que ça en vaut la peine sinon je lui botte le cul, ronchonna Jeremy intérieurement.

Il n’eut pas à le faire. En arrivant sur les lieux de l’accident, il comprit que quelque chose d’inhabituel s’était produit. Il régnait une étrange agitation dans la lueur clignotante des gyrophares mais personne ne semblait faire quelque chose de précis. Il descendit de son véhicule et s’approcha de la scène.

Au début, il ne comprit pas bien ce qu’il voyait. Quand l’information visuelle fut enfin validée par son cortex, il  ne put réprimer un haut le cœur. Il avait pourtant une certaine expérience des visions de cauchemar, depuis le temps qu’il faisait ce boulot, mais ce qu’il avait sous les yeux était en quelque sorte une première.

La lumière crue des projecteurs baignait ce tableau macabre et presque surnaturel. Un cadavre gisait sur la route en plusieurs morceaux. On trouvait d’abord une jambe, intacte jusqu’à la moitié de la cuisse, puis l’autre reliée au bassin mais séparée du thorax et enfin la tête et un bras. Chaque partie de corps était tranchée de manière parfaitement régulière. Une marre de sang inondait l’ensemble, donnant l’impression qu’un ogre cruel avait arrosé les aliments qu’il allait ingurgiter.

— Qu’est ce que c’est que ce bordel ! Serein !

— Oui Inspecteur, je suis là.

Jeremy tourna la tête dans sa direction, quelque part soulagé de détourner le regard de cette vision abominable. Le sourire niais de son adjoint lui permit de renouer avec la réalité.

— Vous avez des indices, quelque chose ? Qu’est ce qui a pu faire une chose pareille ? Et ça là bas, c’est quoi ? demanda Jeremy en désignant un objet dans la pénombre.

— C’est le cyclomoteur du type, ou plutôt ce qu’il en reste.

Jeremy s’approcha et constata que la ferraille était plus résistante que la chair et les os humains. Le cadre était tordu à angle droit mais entier. Il semblait être passé dans une presse géante.

Un ogre, des géants, je me laisse aller, songea Jeremy.

Une longue estafilade parcourait la mobylette, témoin du contact avec l’objet tranchant qui avait découpé le malheureux.

— On sait de qui il s’agit ? beugla Jeremy à l’adresse de Serein.

— Oui Inspecteur, c’est un type du coin, à priori sans histoire mais un peu piccolo. On devrait en savoir plus dans la journée.

— Très bien. Dites au légiste de venir.

— Maintenant ?

— Evidemment, pas l’année prochaine. C’est suffisamment bizarre comme ça, on n'a pas de temps à perdre. Et puis il n’y a pas de raison pour que je sois le seul à être réveillé cette nuit. Faites prévenir aussi la famille. On se voit à huit heures demain.

                Tout en disant cela, il tourna les talons et regagna sa voiture. Il entendit à peine la voix de Serein qui lui demandait s’il était satisfait du boulot effectué. Il se laissa tomber derrière le volant et poussa un soupir de lassitude. Il se dit qu’il ne trouverait probablement pas le sommeil. Il se dit aussi que cette affaire ne sentait pas bon, et il savait que son intuition ne l’avait pas souvent trompé.

 

 

                La nuit était tombée depuis longtemps quand le Docteur Jacques Radet termina ses visites. Il salua ses derniers patients venus le raccompagner sur le pas de la porte et enfourcha sa moto. Il arrima sa trousse d’urgence au porte-bagages et tout en mettant son casque, il regarda sa montre et vit qu’il était presque vingt-trois heures. Il soupira et démarra son engin.

Encore une soirée sans voir les petits, se dit-il en s’engageant sur la route départementale.

                Cela faisait dix ans maintenant qu’il était installé et son envie était toujours intacte. Les inconvénients de la médecine libérale de campagne étaient pour l’instant minoritaires par rapport aux joies que lui procurait son activité. Il releva la visière de son casque, laissant l’air frais lui fouetter le visage telle une douche rafraîchissante. Il se dit qu’il pourrait profiter de Tom et Lucie le lendemain, puisque c’était le week-end. Mais il se rappela aussitôt qu’il avait prévu deux ou trois visites dans la matinée.

Eh bien, ce sera pour demain après-midi, se dit-il silencieusement.

                Il connaissait la route par cœur et aurait pu la faire en fermant les yeux. Il avait d’emblée adopté ce mode de transport, économisant son précieux temps grâce à la rapidité de ses déplacements. La circulation sporadique dans cette région rurale diminuait les risques d’accident et il n’y avait guère que les jours de tempête qui l’empêchaient de prendre sa moto. Il se surprit  à accélérer en sortant d’un virage, se couchant avec la belle qui feulait de plaisir. Il savait que les kilomètres suivants étaient vallonnés et sinueux à souhaits. Il tourna la poignée dans le coin et s’occupa un peu de son pilotage.

                Tout à son plaisir, il ne prêta pas attention immédiatement au phare arrivant au loin. La nuit était noire, la lune disparaissait derrière les nuages et il ne voyait que le ruban d’asphalte éclairé par sa moto. La ligne blanche médiane défilait de plus en vite à mesure qu’il accélérait. Il était bien conscient des risques encourus mais il avait une telle confiance en lui dans ces moments là qu’il se laissait aller. Il se coucha un peu plus encore dans un virage, son genou gauche frôlant la chaussée. La sensation de puissance était vertigineuse et enivrante et Jacques s’en délectait.

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