Découpage (première partie)

Publié le par Christophe MORISSET

Roland reposa tant bien que mal son verre vide sur le comptoir et se mit debout. Il lui fallut trois bonnes minutes pour trouver son équilibre et ses oscillations répétées attirèrent le regard de ses compagnons de beuverie. Quelques sourires moqueurs firent leur apparition, accompagnés de commentaires qui en disaient long sur l’intelligence de leurs auteurs. La clientèle du café "du Commerce" ne brillait pas par son quotient intellectuel et la plupart des personnes présentes dans le bar, ce soir-là, était au moins aussi éméchée que lui. Néanmoins, il parvint à  faire quelques pas sans s’écrouler et entreprit de sortir de ce lieu sinistre. Il heurta le vieux baby-foot qui émit un grincement strident en signe de protestation. S’appuyant d’une main aux dossiers des chaises sur son passage, il parvint à hauteur de la porte.

— Salut tout le monde, claironna-t-il d’une voix forte. Je rentre me coucher. A demain.

— Et comment tu vas rentrer, mon pauvre ami ? A pied ? C’était la voix du patron du bar. Jimmy se faisait toujours du souci pour ses clients, surtout quand ceux-ci étaient saouls. Autant dire que c’était un perpétuel inquiet.

— En mobylette, gros malin, comme d’habitude. Elle connaît tellement la route qu’elle conduit toute seule. Roland accompagna sa remarque d’un rire gras et sonore qui emplit le bar.

— T’es pas malade, non ! T’es plein comme un œuf et tu veux rentrer en meule. Allez, reste une heure ici et je te ramène à la fermeture.

— Fous-moi la paix, mère Thérésa, j’ai pas besoin de toi. Allez, en route.

Roland claqua la porte et se retrouva dehors. Il n’entendit pas la phrase de Jimmy qui le suppliait presque de ne pas partir. La nuit était sombre, la lune étant presque totalement masquée par un voile de nuage. Un coup de vent fouetta son visage l’obligeant à ouvrir grand ses yeux. Il repéra sa vielle mob et se dirigea vers elle d’un pas mal assuré.

— J’en tiens encore une bonne, grommela-t-il  à voix basse. Putain de vie, quand même.

D’un geste hésitant, il enleva la béquille et entreprit de faire rouler le cyclomoteur en trottinant à côté. Il faillit tomber une demi-douzaine de fois mais parvint à rester debout. La mobylette pétarada et finit par démarrer. Roland se laissa choir sur la selle qui émit un couinement de ressort rouillé et s’en alla dans la nuit.

C’était le même cinéma depuis des années. La vie d’un petit village isolé et dépeuplé ne procurait que peu d’attractions à ses habitants et le café "du Commerce" était le seul lieu convivial à des kilomètres à la ronde. Roland le fréquentait de manière assidue, surtout depuis que sa femme était morte, cinq ans plus tôt. Un cancer foudroyant, d’après les médecins, qui l’avaient trouvé mais n’avaient pu le soigner. Mais à cette époque, il ne buvait pas encore. Alors que maintenant…

L’engin fit une embardée, le tirant de sa rêverie. Il parvint à éviter la chute de justesse mais roula tout de même quelques mètres dans l’herbe humide du bas-côté.

— Fais gaffe, Rol, fais gaffe, cria-t-il.

Il se mit à rire, trouvant comique l’idée de pouvoir hurler tout seul dans la campagne endormie. Il enchaîna même par une chanson  de son cru et s’époumona un bon moment.

Une vraie caricature de pochetron, pensa-t-il. Mais il s’en fichait pas mal d’être un arsouille, tant qu’il pouvait rentrer seul la nuit en chantant à tue-tête sans que personne ne l’emmerde.

L’alcool et lui s’étaient rencontrés d’une manière assez insidieuse. Les difficultés liées à la petite exploitation qu’il entretenait et la solitude s’étaient alliées pour l’amener de plus en plus souvent au café. Et là, quand on était un homme, on y buvait rarement du jus de fruit. Les apéros se succédaient suivis des digestifs, la bière remplaçait l’eau et le vin ne se buvait plus seulement à la messe du dimanche. D’ailleurs la messe avait elle aussi migrée de l’église vers le café ; il n’y avait que la rue à  traverser. Il s’était bien rendu compte de sa déchéance sournoise mais n’avait rien fait pour la ralentir.

Bah, se dit-il, il faut bien mourir de quelque chose

Son regard fut attiré à  cet instant par une lumière blanche au loin qui ressemblait à un phare.

Probablement une moto, comme moi, se dit Roland. Mais qu’est-ce qu’il fout dehors à cette heure ?

Il était presque jaloux de ne plus être seul dans la nuit mais se dit que le type en face devait penser la même chose. En tendant l’oreille, car il ne portait jamais de casque, il lui sembla entendre le bruit du moteur de l’engin qui venait vers lui.

— Eh beh, lança-t-il à voix haute, c’est au moins une mille qu’il a le bonhomme.

Il s’appliqua ensuite à bien rester sur la droite de la chaussée et s’obligea à arrêter de faire des virages quand la route ne tournait pas. Même s’il se détruisait tous les jours, il n’avait pas envie de passer l’arme à gauche tout de suite.

Le phare blanc s’était rapproché et Roland cligna des yeux pour essayer de distinguer le véhicule. Il accéléra un petit peu, poussé par une curiosité qu’il ne s’expliquait pas bien. En fait, plus que l’engin, c’était le conducteur qui l’intriguait. Il connaissait tout le monde dans le coin et ne voyait pas qui pouvait venir de cette direction à cette heure ; il n’y avait rien par-là, hormis quelques fermes isolées, dont la sienne.

A partir de cet instant, tout se déroula très vite. Il ne restait qu’une cinquantaine de mètres entre les deux véhicules. Roland serra fort les poignées de son guidon et pencha la tête vers l’avant, comme s’il voulait défier celui qui arrivait en face. Quelques secondes après, il fut aveuglé par une clarté intense. Le phare blanc s’était

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