Découpage (quatrième partie)

Publié le par Christophe MORISSET

                Il décrocha en maugréant son « allô » habituel. Son sourire s’éteignit de suite. Il bredouilla un vague « nous arrivons » et reposa son mobile sur le bureau.

                —Un souci, inspecteur, interrogea cynique-ment Serein.

      On en a un autre, mais ce n’est pas le

 toubib. Venez.

Ils sortirent du bureau de Jeremy la mine sombre.

 

Jacques ouvrit les yeux et fut tenaillé dans l’instant par une brûlure intense au fond de la gorge. Il essaya d’avaler mais sans résultat, sa bouche étant totalement sèche. Il se dit qu’il devait être déshydraté à cause de sa blessure. Il essaya de crier mais aucun son audible ne sortit de sa gorge. Un frisson le parcourut et il constata qu’il était gelé. Il chercha son pouls et mit du temps à le sentir, tant il était faible. Il regarda au-dessus de lui et distingua une lueur vers l’Est. Quelques étoiles brillaient faiblement et les nuages présents en début de nuit s’étaient évaporés. Consultant sa montre, il vit qu’il était presque cinq heures du matin.

Je ne suis pas mort, songea-t-il. Hypotherme, choqué, amputé, mais pas mort.

 Il fut étonné d’être resté inconscient tout ce temps. Au moins, n’avait-il pas souffert. Sa blessure lui semblait lointaine. Seule une vague brûlure remontait à la racine de sa cuisse.

Tout n’est peut-être pas perdu, pensa-t-il.

Il se tourna sur le côté et repéra la masse sombre de sa moto à quelques mètres. Sa trousse d’urgence devait normalement se trouver dessus. Elle représentait bien plus que quelques médicaments. S’armant de courage, il se mit à ramper lentement vers elle. A chaque fois que sa plaie touchait le sol, une décharge remontait le long de sa colonne vertébrale. Jacques serra les dents et continua sa reptation. Il était couvert de sueur et frissonnait en permanence. Son regard était fixé sur la carcasse de ferraille. Au bout d’un moment, il put distinguer le porte-bagages. Son cœur s’accéléra encore et il se mit à ramper plus vite. Il lui restait moins d’un mètre à parcourir quand sa main heurta la sacoche. Il l’agrippa et poussa un soupir de soulagement. Dans l’obscurité, il ne l’avait pas vue auparavant. Elle n’était plus accrochée à la moto mais était tombée juste à côté. Fébrilement, il l’ouvrit et fouilla à l’intérieur. Ses doigts rencontrèrent un emballage et plusieurs aiguilles. Il repéra à tâtons l’ampoule qu’il cherchait. Sa forme lui était familière et il ne pouvait la confondre. Ses mains tremblaient tellement qu’il du s’y reprendre trois fois avant de remplir la seringue. Il décida de s’injecter l’adrénaline dans l’épaule. En théorie, il aurait du l’administrer dans une veine mais l’obscurité associée à ses tremblements rendaient l’opération quasiment impossible. Il sursauta quand le biseau pénétra dans sa chair et ne put réprimer un grognement quand le produit diffusa. Il sortit ensuite l’aiguille et se laissa retomber sur le sol.

Quelques instants après, il sentit son cœur cogner dans sa poitrine et une force étrange l’envahit. Il se laissa faire, profitant pleinement de ce regain d’énergie. Le soleil n’allait plus tarder. Pour la première fois depuis le début de son cauchemar, il crut en ses chances de survie.

A cet instant, son oreille capta un bruit de moteur. Il tourna la tête dans cette direction et entreprit de le localiser. Il s’agissait bien d’un véhicule et il semblait se rapprocher. Jacques se souvint de sa déception précédente quand il n’avait pu arriver sur le bord de la route. Il décida de rester sans bouger et d’attendre. Au bout de quelques minutes, il dut se rendre à l’évidence ; une voiture approchait lentement et il put voir la lueur de ses phares derrière la haie bordant la route. Il lui sembla deviner aussi la lumière d’un gyrophare bleu.

Il doit y avoir des débris de moto par terre, se dit Jacques. On doit être à ma recherche. C’est une voiture de flic. Cette fois-ci, c’est bon.

Son espoir grandit encore quand le véhicule ralentit devant le lieu de l’accident. Il s’arrêta et Jacques entendit une portière s’ouvrir. Le moteur tournait au ralenti. Des pas résonnèrent sur la chaussée. Jacques voulut appeler à l’aide mais il ne put émettre qu’un faible grognement. Ses cordes vocales refusaient de vibrer. Il essaya encore, sans résultat. L’individu fit le tour de la voiture et remonta à l’intérieur. La lumière bleue ne traversait pas les buissons et n’éclairait pas le champ où se trouvait Jacques. Il essaya encore une fois de crier mais sa voix fut couverte par le bruit du véhicule. La voiture se remit en mouvement et s’éloigna lentement. Jacques ferma les yeux. Le fol espoir qui l’avait envahi quelques minutes auparavant s’était transformé en une intense détresse. Il venait de laisser passer une nouvelle chance. Le ciel prit une teinte rosée. Jacques se dit qu’il allait mourir.

 

 

Jeremy et Serein arrivèrent sur les lieux au moment où le soleil se levait. Le ciel était teinté de nuances roses et violette. Une douce lumière blanche baignait la campagne, contrastant avec l’horreur de la scène qu’ils découvrirent. Une des patrouilles avait découvert le cadavre dans un fossé, à côté de son vélo. Il ne s’agissait donc pas du médecin recherché.

Cela aura au moins servi à quelque chose, se dit Jeremy avant de s’approcher.

Une fois encore, il fut surpris par la violence de la scène. Le pauvre gars avait été découpé à hauteur du bassin et gisait en deux morceaux de part et d’autre de sa bicyclette. Il n’y avait pas de trace de lutte ou d’accident sur le sol et l’herbe n’avait pas été piétinée aux alentours.

Jeremy se retourna pour examiner le terrain. Il aperçut une voiture arrivant sur les lieux d’intervention. Deux hommes en sortirent et s’approchèrent de la scène. Avant que l’agent de sécurité ne leur interdise l’accès, ils avaient déjà braqué leurs appareils photos et se mirent à mitrailler l’ensemble. Jeremy hurla qu’on les arrête mais les deux types avaient déjà tourné les talons et démarrèrent en trombe.

                — Putain de merde de journalistes indépendants, maugréa Jeremy. Dans deux heures, tout le canton est au courant qu’un serial killer se trimbale dans le coin. Serein ? Essayez de me coffrer ces deux connards.

                — Ok chef. Et pour lui, demanda-t-il en désignant le cycliste, on fait quoi ?

                — Pareil que le premier, légiste et autopsie. Vous essayez de me ramasser le plus d’indices. Et continuez à chercher le toubib.

                Sur ces paroles, Jeremy se mit un peu à l’écart et réfléchit. Deux morts et un disparu en une nuit, voilà qui n’était pas banal pour la région. Il essaya d’établir un lien, même ténu, entre les victimes. Qui pouvait en vouloir à un poivrot, un médecin et un cyclotouriste ? Une chose était sure, tous étaient du même coin, et tous circulaient sur une route déserte avec des engins à deux roues lorsqu’ils avaient rencontré la chose. Jeremy ne savait plus comment la nommer, aussi décida-t-il de lui donner ce nom impersonnel.

                Et tous étaient morts, ou presque, la même nuit.

Avec ça, je suis mignon, se dit-il.

L’hypothèse d’un serial killer était plausible, les mobiles un peu moins. Quant à l’arme du crime, il n’en avait absolument aucune idée. Son regard se perdit à l’horizon. Le jour était maintenant bien là et le soleil commençait à réchauffer l’atmosphère. Plusieurs engins agricoles zébraient la terre, rompant le silence matinal. On était au printemps et la période était propice aux travaux des champs. Un instant, Jeremy superposa le tableau de L’Angélus de Millet sur la scène qu’il avait devant les yeux. Mais très vite, la réalité reprit le dessus et le bruit des moteurs fit disparaître les paysans de l’œuvre.

                Et pourquoi pas une moissonneuse ou quelque chose dans le genre, pensa-t-il.

Il écarta pourtant bien vite cette idée. Quel agriculteur utiliserait ce moyen ? Les gens d’ici étaient beaucoup plus rustres et directs. Un coup de fusil réglait souvent beaucoup de problèmes. C’était plus simple.

                Un bruit de klaxon stoppa son imagination. Il tourna la tête et aperçut le légiste. Il se dirigea vers lui tout en se disant que ce type avait vraiment la tête de l’emploi.

                — Salut doc. Comment va ?

                — Comme quelqu’un qui n’est pas matinal. Qu’est-ce qui se passe dans le coin ? Une invasion de sécateurs géants ?

                L’image fit sourire Jeremy. Une bonne vieille série Z des années soixante-dix, comme L’invasion des tomates géantes, sauf que les acteurs étaient cette fois-ci bien réels.

                — Je ne sais pas encore mais il va falloir que je me dépêche de trouver si je ne veux pas être muté aux Kerguelen, répondit-il.

                Le médecin légiste s’approcha de la scène.

                — A première vue, il s’agit du même type de blessure que l’autre gars. La mort a été quasi instantanée et doit remonter à quelques heures. Tout ceci est à confirmer à la morgue bien sur.

                — Tu vas pouvoir faire les deux aujourd’hui ? demanda Jeremy.

                — Je n’ai pas trop le choix, si je comprends bien, répondit le toubib d’une voix lasse.

                Le téléphone de Jeremy vibra à  cet instant. Il décrocha et fronça les sourcils. La conversation se résuma à  des « oui chef » et des hochements de tête. Quand il raccrocha, il avait la mine sombre.

                — Encore des soucis, Inspecteur ? demanda Serein de sa même voix agaçante.

                Jeremy ne releva pas la pointe d’ironie dans le ton de son subordonné. Il savait bien que ce dernier ne manquait pas une occasion de se délecter du malheur d’un de ses supérieurs. Néanmoins, il faisait en général du bon boulot et savait rester discret.

                — La police des polices arrive sur le coup. L’affaire est trop sérieuse pour nous. On doit leur apporter notre aide et ne pas entraver le bon déroulement de leur enquête par des prises d’initiatives isolées, dixit le big chief himself, déclama Jeremy d’une voix volontairement sentencieuse. Ils trouvent en haut-lieu qu’il y a déjà trop de morts et que ça risque de créer un climat de panique parmi la population du coin.

                — Qu’est ce qu’on fait alors, chef ? demanda Serein.

                — A votre avis ? sourit Jeremy. Exactement le contraire de ce que vous venez d’entendre.

                — C’est bien comme cela que j’envisageais les choses, Inspecteur, dit Serein en souriant lui-aussi.

                Les deux hommes remontèrent dans leur voiture et reprirent le chemin du quartier général. Tout en conduisant, Jeremy se dit qu’une fois de plus, il allait agir en franc-tireur. La dernière fois, cela l’avait obligé à quitter la capitale. Où irait-il s’il échouait cette fois-ci ?

 

                Jacques ouvrit les yeux et fut ébloui par la lumière du soleil. Sa première pensée fut celle du monstre et il voulut crier de terreur. Pourtant, au lieu d’entendre le vacarme mécanique qui avait précédé son accident la veille, il entendit quelqu’un l’appeler tout en le secouant doucement. Il essaya de distinguer le visage de son interlocuteur sans y parvenir. Le son de la voix s’éloigna et Jacques replongea dans une douce inconscience.

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