Découpage (sixième partie)

Publié le par Christophe MORISSET

— Serein ?

— Oui, Inspecteur ?

— Si on trouve la solution, j’arrête de fumer.

— Ne dites pas de bêtises, Inspecteur.

 

 

L’après-midi touchait à sa fin. Après une longue hésitation, Audrey se décida à aller voir sa mère pour lui demander la permission  d’aller dormir chez sa copine. Elle répéta mentalement sa requête afin d’être au point au moment de la déclamer. Elle se doutait qu’elle aurait à faire  à forte partie. En temps normal, sa mère détestait la savoir sur les routes au guidon de son scooter. Mais depuis les dernières vingt-quatre heures et la rumeur entourant ces meurtres mystérieux, cela devenait mission impossible. Néanmoins, Audrey l’avait acceptée, cette mission.

— Maman, je peux aller dormir chez Emilie ce soir, s’il te plaît ? J’ai fini mon boulot et demain il n’y a pas d’école.

— J’espère que tu plaisantes, ma petite. Je ne sais pas si tu es au courant, mais il se passe des choses pas très jolies en ce moment par chez nous. Tu te baladeras plus tard, quand cette histoire sera terminée.

Audrey ne se laissa pas démonter et repartit à l’attaque.

— Mais maman, j’ai à peine dix kilomètres à faire. Je ferai attention et je te téléphone dès que je suis arrivée.

— N’insiste pas je te prie. C’est non.

— Maman, s’il te plaît, supplia Audrey en mettant un léger tremolo dans le son de sa voix.

— Non ! Le ton était sans appel.

Audrey fit demi-tour, vexée.

On verra bien qui décide ici, pensa-t-elle en remontant dans sa chambre.

 

 

Jeremy et Serein quittèrent le commissariat vers dix-huit heures. Le soleil se coucherait dans une heure au plus tôt. Ils sortirent de l’agglomération et empruntèrent les routes départementales. Ils étaient toujours silencieux. L’enquête stagnait. Aucun nouveau meurtre n’était cependant à déplorer. Les super flics faisaient du sur place. Les moyens mis en œuvre étaient stériles pour l’instant malgré leur importance. La presse nationale faisait sa une des événements et Jeremy avait déjà aperçu son portrait dans la presse locale qui s’était fendue d’un tirage et d’une édition spéciale. Il n’avait pas lu l’article mais imaginait sans peine son contenu. Il devait y être question de serial killer, de police impuissante et de tout un tas de bons conseils pour éviter de se retrouver dans les griffes du monstre.

Serein rompit le silence le premier.

— Vous en pensez quoi Inspecteur de cette histoire ?

— J’en pense que je n’ai pas encore arrêté de fumer, répondit Jeremy.

— J’arrive pas à imaginer le mobile.

— N’essaie pas, c’est inutile. Ce type, si c’en est un, agit selon un mode de raisonnement qui nous est étranger. C’est pour cela qu’on patauge. Il est capable de faire des trucs qui nous paraissent inconcevables. C’est bien ça le problème, on ne peut même pas se mettre dans sa peau.

Serein se tut et ils continuèrent à rouler en silence. Les champs succédaient aux bois et partout régnait une intense activité. Les uns labouraient, les autres débroussaillaient, d’autres enfin répandaient  engrais et fumier plus ou moins nauséabonds. Quelques nuages formaient une barrière grise à l’horizon dans laquelle le soleil s’enfonçait lentement. Jeremy se surprit à trouver une certaine beauté à l’ensemble, lui qui était un citadin convaincu. Il alluma une cigarette et ouvrit la vitre pour rejeter la fumée. Accoudé à la portière, il se laissa aller et s’évada quelques instants en contemplant le paysage.

 

 

Audrey ne mangea presque rien pendant le dîner, prétextant un embarras gastrique soudain. Sa mère ne fut pas dupe mais ne fit aucune remarque de peur d’exacerber la colère de sa fille. A la fin du repas, elle demanda l’autorisation de monter se coucher. Elle embrassa ses parents du bout des lèvres et disparut dans l’escalier menant à l’étage. Une fois dans sa chambre, elle attrapa le baluchon caché sous son lit et mit son blouson en cuir. Elle prit son casque sous son bras et se dirigea vers la fenêtre. Après l’avoir ouverte, elle enjamba la rambarde et se laissa tomber dans l’herbe. Elle amortit sa chute par une roulade et courut en silence vers l’arrière de la maison. Son scooter l’attendait. Elle retira la béquille et le poussa pour sortir du jardin. Arrivée sur la route, elle jeta un regard en arrière et constatant que personne n’avait remarqué sa fugue, elle monta sur l’engin et démarra.

Le soleil était couché mais il faisait encore jour. Audrey mit son casque  à moitié, comme la plupart des jeunes de son âge, de manière à le faire basculer si d’aventure elle croisait la police. Et cela était du domaine du possible au vu des événements récents. Elle prit la direction du village voisin. Elle n’avait pas menti sur ce point là. Simplement, sa copine ne s’appelait pas Emilie mais Thomas.

 

 

Jeremy fut tiré de sa torpeur par la voix de Serein.

— Quel trafic sur ces routes ! Jamais vu autant de tracteurs.

— Il y en a effectivement plus qu’en plein centre ville, ironisa Jeremy.

A peine eut-il prononcé cette phrase que Serein fit une embardée sur la gauche afin d’éviter un de ces engins débouchant d’un chemin.

— Putain, il était gros celui-là, souffla-t-il. Et en plus il était pour vous, Inspecteur.

Jeremy ne releva pas et regarda derrière lui le tracteur reprendre sa route. Il venait manifestement de finir de labourer son champ car il traînait derrière lui une volumineuse herse.

— Inspecteur, ça fait une heure qu’on roule et il va bientôt faire nuit. Vous voulez qu’on rentre ?

— Continuez encore,  va. Vous avez rencard ou quoi ?

Serein demeura silencieux. Jeremy reprit la parole.

— En fait, elle est pas mal votre idée pour trouver l’arme des crimes. Demain matin, on fait le tour de tout ce qui vend de la ferraille dans le canton.

— Plus j’y pense et plus je me dis qu’on va trouver la piste de cette façon, répondit Serein. Mais par contre, je ne pense pas qu’on ait beaucoup de chance en sillonnant la campagne cette nuit. Inspecteur ? Ouh ouh…

Jeremy ne répondit pas. Il avait le regard fixe et semblait comme hypnotisé. Serein l’appela à nouveau mais sans résultat.

Il fait une attaque ou quoi , se demanda l’adjoint.

Tout à coup, Jeremy cria :

— Demi-tour !!! Faîtes demi-tour !!!!

— Quoi ? Mais qu’est-ce qui vous arrive ?

— Je vous dis de faire demi-tour, bordel de dieu !!!

— Ok, ça va, vous énervez pas, on va le faire ce demi-tour. Mais quand vous aurez une minute, vous penserez à m’expliquer ce caprice.

La voiture s’immobilisa dans un crissement de pneu et Serein entama la manœuvre. Ils repartirent dans l’autre sens.

— Rattrapez le tracteur, cria Jeremy.

— Mais lequel ? On a croisé une dizaine depuis une heure.

— Le dernier, celui qu’on a failli se payer.

— Bon, et bien on va essayer. Si ça peut vous faire plaisir.

Serein appuya sur l’accélérateur et lança sa voiture à la poursuite du tracteur.

 

 

Audrey alluma son phare et augmenta sensiblement la vitesse de son engin. La pénombre gagnait et, même si elle avait crâné devant sa mère, cette histoire de tueur en série lui foutait la trouille. Elle se rendit compte qu’elle ne pensait qu’à ça depuis dix minutes. Elle jeta des coups d’œil inquiets aux alentours, s’attendant à voir surgir le dérangé d’un fossé. Pour effacer ces images désagréables, elle se força à penser au bon moment qui l’attendait avec son petit ami. Elle le connaissait depuis plus d’un an mais ils n’avaient découvert leurs corps que très récemment. Audrey avait depuis lors sensiblement augmenté la fréquence de ses visites. Elle se laissa porter par de douces images et chassa le reste.

Elle ne prêta pas attention au tracteur rouge qui avançait au loin. Il faut dire qu’il n’avait qu’un feu de croisement allumé et qu’il était encore à une distance respectable. Il lui restait encore trois ou quatre kilomètres à parcourir avant d’arriver chez Thomas. La route devenait plus sinueuse et vallonnée car elle longeait un cours d’eau au trajet capricieux.

 

Jeremy serrait la poignée de sa portière au point de faire blanchir ses doigts. Serein conduisait à la limite et ils faillirent se mettre dans le décor à plusieurs reprises. Ils restaient silencieux, concentrés sur ce qu’ils voyaient défiler sous leurs yeux. En arrivant en haut d’une côte, ils virent le tracteur en contre-bas, à moins d’un kilomètre.

— Plus vite Serein, plus vite, hurla Jeremy.

Au moment où il prononça ces mots, son cœur se serra. Il venait d’apercevoir, beaucoup plus loin, une lumière plus faible, en mouvement et venant en direction de l’engin. Il n’y avait pas des dizaines de routes dans le secteur, et à moins qu’il ne roule à travers champ, il y avait de fortes chances que les deux véhicules se rencontrent.

— Stop, hurla-t-il.

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