Découpage (troisième partie)

Publié le par Christophe MORISSET

                Quelques centaines de mètres plus loin, il aperçut la lumière en face de lui et ralentit instinctivement. Il ne voyait qu’un seul phare qui semblait être bien à droite de la route. Le bruit de son engin associé au port du casque intégral ne lui permit pas d’entendre le bruit du véhicule arrivant en face de lui.

Sûrement un motard, se dit-il en accélérant à nouveau.

Il n’allait pas tarder à le croiser et en aurait le cœur net. Il reprit donc sa course solitaire, se concentrant uniquement sur ce qu’il voyait dans le rayon lumineux qui s’ouvrait devant lui.

                Au sortir d’un virage, il se trouva presque nez à nez avec son homologue à deux roues. Il lui sembla pourtant distinguer une masse sombre derrière le halo lumineux arrivant vers lui. En une fraction de seconde, un éclair déchira la nuit, le rendant presque aveugle. Une lumière blanche et crue l’inonda d’un coup. Jacques eut le réflexe de freiner et de braquer son guidon vers le fossé. La moto, déséquilibrée, fit une brusque embardée et se mit en travers de la route. Jacques fut propulsé vers l’avant avec une force inouïe et lâcha les poignées. Un bruit atroce de tôle broyée se fit entendre. Il se retrouva en l’air, comme immobile une fraction de seconde, suspendu dans cette clarté blanche, avant qu’une douleur fulgurante ne transperce sa cuisse gauche. Il cessa subitement de voler et tomba sur une surface qui semblait être de la terre fraîchement labourée.

                Il perdit connaissance durant un laps de temps qu’il ne put définir. La douleur se réveilla avec lui, encore plus intense. Il hurla sous son casque. Ses mains descendirent le long de son torse et de son ventre, palpant chaque centimètre carré de peau à la recherche d’une blessure. Quand elles arrivèrent au niveau des cuisses, Jacques cessa de respirer. Là où aurait du se trouver son membre inférieur gauche, il n’y avait plus rien. Sa main ne rencontrait que la terre meuble et collante. Il réussit à inspirer un peu d’air mais son cœur semblait prisonnier d’un carcan de glace. Il mit quelques minutes à accepter la réalité. Lorsqu’elle devint inévitable, il hurla à nouveau. La terreur avait remplacé la douleur. Il était amputé de la jambe gauche, juste en dessous de la racine de la cuisse.

                Une peur sournoise s’empara de lui. Il faisait nuit, il était étendu sur le sol dans un coin reculé avec une jambe en moins et il saignait abondamment.

Tu vas te vider jusqu’à ce que mort s’en suive, pensa-t-il.

Il essaya de s’asseoir mais retomba , victime d’un vertige. Il prit son pouls au poignet et constata qu’il était bien frappé mais déjà un peu rapide. Il connaissait bien les signes de gravité d’une telle lésion. Il savait aussi que parfois, en fonction du type de blessure, les chairs écrasées faisaient garrot, empêchant un saignement trop actif.

Allez, on se bouge, bonhomme, c’est maintenant ou jamais, se dit-il comme pour se persuader qu’il pouvait s’en sortir.

                Au prix d’un effort colossal, il parvint à s’asseoir sans s’évanouir. Il regarda autour de lui, à la recherche des débris de sa moto. La nuit était sombre mais ses yeux s’étaient peu à peu habitués à l’obscurité. Le flash blanc s’estompait petit à petit. Il distingua une masse sombre à une dizaine de mètres sur sa gauche et supposa qu’il s’agissait des restes de sa moto. Il pria pour que ce soit elle car il y avait sa trousse d’urgence sur le porte-bagages, si elle y  était encore. Mais auparavant, il lui fallait faire l’état des lieux de sa blessure. Il passa sa main sur la plaie béante, ce qui déclencha une violente décharge douloureuse et constata qu’il n’y avait pas de saignement majeur. Il se débarrassa tant bien que mal de son blouson et entreprit de déchirer les manches de sa chemise et de son pull. Il confectionna un pansement compressif de fortune qu’il serra à la racine de sa cuisse. La douleur lui arracha des larmes mais il tint bon et acheva tant bien que mal son opération. Epuisé, il se laissa retomber sur le sol et ferma les yeux. Sa femme devait commencer à s’inquiéter. Il lui avait téléphoné avant de partir du domicile de ses derniers patients et il aurait du être arrivé depuis une bonne demi-heure. Il pensa un instant utiliser son portable mais se ravisa aussitôt. La région était une gigantesque zone d’ombre et il n’avait aucune chance d’établir une communication.

                Il resta allongé sur le sol froid sans bouger. Une pensée soudaine vint l’assaillir. Qu’est-ce qui lui avait coupé la jambe ? Quelle créature monstrueuse se promenait la nuit sur ces routes de campagne ? L’urgence de la situation étant passée d’absolue à relative, il s’intéressa à la cause de sa blessure. Il avait été ébloui par un flash puissant et il aurait très bien pu finir sa course avec la tête en moins. Il se persuada, sans difficulté, que ce qu’il avait croisé sur sa route était malveillant, sans parvenir à déterminer de quoi il s’agissait. Mais il était sûr que ce n’était pas un accident fortuit. Il pensa à un règlement de compte mais ne se connaissant pas d’ennemi intime, il écarta cette hypothèse. La seule chose positive dans cette histoire de fou concernait la disparition du monstre.

                Un bruit au loin le tira de sa rêverie. Un instant, le cœur de Jacques bondit dans sa poitrine, stimulé par une peur atroce. La créature revenait pour l’achever. Il réalisa cependant avec soulagement qu’il s’agissait d’une voiture. Immédiatement, il retrouva le sens des réalités et mesura l’espoir qu’il pouvait fonder sur le passage d’un individu à cette heure et en ce lieu. Il roula sur le côté pour se mettre à plat ventre. S’il arrivait à s’approcher de la route, cette personne le verrait peut-être et viendrait  à son secours. Il commença à ramper et s’aperçut qu’il y arrivait sans trop de douleur. Au bout de quelques mètres, il se demanda s’il allait dans la bonne direction. Le bruit de moteur se rapprochait, il lui fallait faire vite. Il accéléra le mouvement mais fut aussitôt arrêté par un épais buisson couvert d’épines. Il essaya d’écarter ces dernières mais ne réussit qu’à s’écorcher les deux mains. La végétation formait un ensemble inextricable. La voiture était toute proche. Dans un effort surhumain, il tenta de se projeter vers l’avant dans l’espoir de percer le mur de ronces, mais il retomba quelques centimètres plus loin, incapable de progresser. Il la vit passer  à deux mètres de lui, sans pouvoir avancer jusqu’à la route. Il cria de toutes ses forces en pure perte, le son de sa voix étant couvert par le bruit du véhicule. Epuisé, il parvint tout de même à sortir du buisson et s’allongea sur le sol froid. Des larmes perlèrent au coin de ses yeux et un profond désarroi s’empara de lui. Il se dit qu’il allait mourir dans ce champ, lentement. Il regarda le ciel noir d’encre et ferma les yeux.

 

 

Comme prévu, Jeremy tourna dans son lit sans parvenir à s’endormir. La vision du corps déchiqueté s’imposait en permanence devant ses yeux. Il avait beau imaginer une multitude de scenarii, aucun ne lui convenait. La même question revenait sans cesse : quelle chose pouvait causer de telles blessures et dans quel but ? Au bout d’une heure, il se leva, fila sous la douche et s’habilla rapidement.

La nuit est morte, de toute façon, pensa-t-il en avalant un café réchauffé.

                Il monta dans sa voiture et se dirigea vers le commissariat. Le taux de criminalité n’était pas très élevé dans la région et Jeremy était rarement débordé. Cela n’avait en tout cas rien à voir avec les années passées dans la capitale. Au début, il avait apprécié cette relative tranquillité mais il était bien obligé de reconnaître que l’excitation des grosses affaires lui manquait un peu. Il se dit que finalement, ce meurtre bizarre était une bonne chose et allait en tout cas rompre la monotonie ambiante. La presse locale et peut-être même nationale allait s’en mêler. Il allait se retrouver sous les feux de l’actualité.

Allez, vieux, au boulot, se dit-il et un large sourire éclaira son visage, contrastant avec le faciès renfrogné qu’il avait proposé à ses collaborateurs sur le bord de la route une heure auparavant.

                Il alluma l’ordinateur de son bureau et lança une recherche au hasard sur des meurtres semblables mais la réponse revint  négative. Il consulta ensuite la banque de données nationale, changeant les mots-clés, mais ne put trouver un seul cas correspondant. Les crimes par armes blanches revenaient tout le temps, mais Jeremy se doutait bien que ce type n’avait pas été découpé par un vulgaire couteau de cuisine. Il élargit son champ d’investigation sur Internet, allant sur des sites sensibles spécialisés dans les affaires glauques. Mais il ne trouva rien qui puisse lui donner un semblant de piste.

Tant pis, se dit-il, je vais attendre l’autopsie et les résultats du labo.

                A cet instant, son portable sonna à nouveau. Il décrocha et reconnut la voix de Serein.

                — Inspecteur, on a du nouveau ! La femme d’un toubib du coin a téléphoné en disant que son mari n’était pas rentré de ses visites. Il est trois heures du matin et elle est très inquiète.

                — Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse si son mec a une maîtresse, répondit Jeremy.

                — C’est possible, chef, c’est possible, mais quand vous saurez que ce mec circulait à moto et que sa zone d’activité correspond à peu de chose près à l’endroit où on a retrouvé le découpé, cela vous intéressera peut-être plus….

                — Vous prenez de la gueule, Serein, beaucoup de gueule. Amenez-vous au boulot en vitesse. Je vous y attends.

                Jeremy raccrocha et resta immobile un long moment, perdu dans ses pensées. Cette belle affaire qui l’excitait quelques minutes auparavant pouvait se transformer en cauchemar. Il était confronté à une dualité de sentiments ; d’un côté le plaisir de l’action et de l’autre, la crainte de l’échec. Il se mit à mordiller le capuchon de son stylo qu’il laissa rapidement au profit d’une cigarette. Il fuma lentement, prenant bien soin d’inhaler la fumée le plus longtemps possible. Derrière son visage inexpressif, son esprit était en ébullition. Il devait résoudre cette énigme, impérativement. Un instant, en revoyant le cadavre sur le bord de la route, il imagina une hypothèse farfelue faisant intervenir des monstres ou des extra-terrestres. Tout devenait beaucoup plus simple si l’on mettait en jeu une créature de l’au-delà. Un gigantesque crabe sectionnant le corps du malheureux avec ses pinces monstrueuses.

                Trois coups frappés à la porte de son bureau le firent sursauter et le ramenèrent à la réalité. Il se dit qu’il préférait tout de même une enquête difficile plutôt qu’une confrontation avec de telles abominations.

                — Entrez, dit-il d’une voix forte.

                — Rebonjour inspecteur, lança Serein sur un ton parfaitement monocorde.

                — Vous avez envoyé du monde sur zone pour ratisser, mon ami ?

                — Bien sûr, inspecteur, trois patrouilles sillonnent la région. On a essayé de refaire l’itinéraire du toubib avec l’aide de sa femme. Ce n’est pas simple car c’est un motard passionné qui prend son pied sur la route et emprunte cinquante chemins différents pour rentrer chez lui. Mais bon, on devrait finir par le retrouver, en espérant qu’il est encore de ce monde.

                — Vous êtes trop pessimiste, Serein. N’oubliez pas que l’autre était un pochetron. Un toubib finissant ses visites ne prend pas la route bourré.

                Le portable de Jeremy sonna à nouveau.

                — Vous voyez, Serein, dit-il en affichant un large sourire, voilà de bonnes nouvelles.

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